Egypte : Abdel Fattah al-Sissi, candidat contre lui-même

(Ecofin Hebdo) - Qu’il est lourd le joug du libérateur. Alors que les élections présidentielles se profilent en Egypte, on peut imaginer le dilemme posé au peuple de la nation des pharaons, alors qu’il se prépare à élire à nouveau celui qui l’a libéré de Mohammed Morsi, mais dont le pouvoir est devenu presque asphyxiant.

En Egypte, les élections présidentielles semblent déjà jouées. Sauf miracle, Moussa Mostafa Moussa, le seul candidat retenu pour affronter le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, servira de sparring-partner au président en place. Pourtant, le peuple semble bien disposé à laisser partir celui qui, en 2013, s’était rangé à ses côtés pour chasser Mohammed Morsi du pouvoir. 5 années plus tard, les Egyptiens ont du mal à se rappeler de leur président en tant que héros. Aujourd’hui, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi est considéré comme un dictateur par une partie du peuple, la communauté et la presse internationales.

immense affiche 2014

5 années plus tard, les Egyptiens ont du mal à se rappeler de leur président en tant
que héros.

La mue inattendue d’un libérateur

Bien malin, qui aurait prévu que l’Egypte se retrouverait dans un pareil état sous le régime du maréchal Abdel Fattah al-Sissi. La censure des médias dans le pays n’a jamais été aussi forte. Les opposants au régime sont emprisonnés ou disparaissent tout simplement. Les ONG internationales de lutte pour les droits de l’homme ne cessent de pointer du doigt les exactions. On est loin de l’euphorie que suscitait en 2014 la personne du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, lorsque de nombreux produits portant son image étaient vendus dans le pays. Aux yeux du peuple, il méritait cet hommage, lui qui était sorti d’un relatif anonymat pour s’ériger en défenseur des Egyptiens.

On est loin de l’euphorie que suscitait en 2014 la personne du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, lorsque de nombreux produits portant son image étaient vendus dans le pays.

En effet, Abdel Fattah al-Sissi ne bénéficiait pas d’une grande notoriété avant 2011. Né au Caire le 19 novembre 1954, il fait ses études au lycée puis à l’académie militaire. Intéressé par l’infanterie mécanisée, il bénéficie, à sa sortie de l’académie, d'une formation anglo-saxonne réservée aux apprenants les plus prometteurs. Ainsi, en 1992, il intègre une académie militaire britannique à Watchfield, avant de rejoindre en 2006, l’Army War College aux Etats-Unis. Il débute sa carrière militaire dans l’infanterie, avant de servir en tant qu’attaché militaire à l’ambassade d’Egypte près l’Arabie saoudite.

Abdel Fattah el Sisi young

Abdel Fattah al-Sissi à l’académie militaire.

En 2011, en plein printemps arabe, après la démission du président Hosni Moubarak, sous la pression populaire, Abdel Fattah al-Sissi est chef des renseignements égyptiens et membre du Conseil Suprême des forces armées qui dirige le pays depuis la démission du précédent président.

En 2012, Mohammed Morsi, membre des Frères Musulmans, remporte les élections présidentielles. Le nouveau président nomme alors Abdel Fattah al-Sissi, ministre de la Défense. A ce poste, il augmente les salaires des soldats et des policiers, puis rénove plusieurs casernes, ce qui lui attire la sympathie des Forces armées nationales. En novembre 2012, alors que Mohammed Morsi veut modifier la constitution pour obtenir les pleins pouvoirs, le ministre de la Défense lui propose une médiation, dont il serait l’intermédiaire, avec une opposition de plus en plus exaspérée. Le président Morsi rejette cette idée. Finalement, la majorité du peuple le désavoue et descend dans la rue, en juin 2013, pour demander sa démission.

culte

Le libérateur adulé.

A ce moment, Abdel Fattah al-Sissi prend position pour le peuple contre son président. Il déploie des hélicoptères de l’armée arborant le drapeau égyptien pour montrer au peuple son soutien, avant d’organiser le 3 juillet, un coup d’Etat, au terme duquel il renverse Mohammed Morsi.

Le magistrat Adli Mansour assume l’intérim jusqu’à la victoire aux élections de 2014 d’Abdel Fattah al-Sissi (avec près de 97% des suffrages), promu maréchal avant sa démission de l’armée pour se présenter au scrutin.

Après quelques mois, la ferveur laisse place à la désillusion. La répression des opposants est sanglante, puis, le 16 août 2015, le président al-Sissi ratifie une loi qui condamne à de fortes amendes les médias et les journalistes qui doutent des communiqués officiels du gouvernement en cas d'attentat. C’est le début d’une censure quasi permanente des médias, qui ne peuvent plus dénoncer les innombrables violations des droits humains perpétrées en Egypte.

 

Vers une réélection assurée au terme d’un simulacre de scrutin

L’Egypte est empêtrée dans une crise économique importante que les 12 milliards prêtés par le FMI, obligeant réformes économiques, en 2016, n’ont pu régler. Pire la dévaluation de la monnaie a eu des conséquences désastreuses sur la population. Le pays n’est pas à l’abri des terroristes qui ont littéralement anéanti l’industrie touristique nationale.

Alors que les élections sont proches, le président Abdel Fattah al-Sissi ne craint pourtant pas pour sa réélection. Ce n’est pas par hasard si Alpha Condé se réjouissait, il y a quelques semaines, du choix du président égyptien pour diriger l’Union Africaine en 2019, alors que celui-ci doit encore se faire réélire les 26 et 28 mars prochains.

 Moussa.

Moussa Moustafa Moussa, seul candidat autorisé à se présenter contre le président égyptien, est l’un de ses plus grands admirateurs.

Moussa Moustafa Moussa, chef du parti libéral Al-Ghad, et seul candidat autorisé à se présenter contre le président égyptien, est l’un de ses plus grands admirateurs.

Entre décembre et janvier, sept autres prétendants ont été écartés, ou emprisonnés comme le colonel Ahmed al-Konsowa et le général Sami Hafez Annan. Ce dernier a été arrêté le 23 janvier, trois jours après avoir déposé sa candidature.

Khaled Ali, un autre potentiel candidat a renoncé au scrutin en dénonçant « l’arrestation d’un grand nombre de ses jeunes partisans ». Finalement, l’opposition appelle au boycott de cette « mascarade électorale ». Pas sûr que le mot d’ordre soit suivi, tant le président suscite la crainte.

affiche al sissi

Le président Abdel Fattah al-Sissi ne craint pas pour sa réélection.

« Quiconque voudrait semer le désordre et ruiner le pays aura d’abord affaire à moi », avait menacé le maréchal Abdel Fattah al-Sissi le 31 janvier. Le peuple se dirige pieds et poings liés vers les urnes pour réélire son ancien libérateur devenu son tyran. Et ce n’est pas la communauté internationale, terrorisée à l’idée de répéter les mêmes erreurs qu’avec la Libye, qui sauvera les Egyptiens. Les 5 prochaines années promettent d’être bien sages sur le bord du Nil.

Servan Ahougnon

servan ahougnon

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