Qui a peur d’Ethiopian Airlines?

(Ecofin Hebdo) - Quelques jours après le crash du Boeing 737 Max d’Ethiopian Airlines, l’heure n’est plus à l’émotion, mais à la situation des responsabilités. Et si celles de la compagnie américaine Boeing qui a fabriqué l’appareil, ont été pointées du doigt, Ethiopian Airlines non plus, n’a pas échappé aux critiques.

Qu’elles soient venues de France ou des Etats-Unis, des voix se sont élevées pour fustiger la croissance trop rapide de la compagnie éthiopienne, le manque de formation supposée de ses pilotes ou encore sa culture d’entreprise qu’on présente comme toxique. Si on peut s’attarder à l’envi sur la justesse ou non de ces attaques, il semble plus intéressant d’analyser les dynamiques qui pourraient les sous-tendre.

Ainsi, la guerre entre Airbus et Boeing qui dure depuis plus de quinze ans maintenant a déjà démontré que pour les USA, le développement du fleuron de son industrie aéronautique était une priorité nationale. Or, le 737 Max, est le nouveau produit phare de Boeing, et la firme américaine compte en faire le moteur de sa croissance sur les prochaines années. On peut donc raisonnablement supposer qu’il est hors de question de laisser sa réputation s’entacher.

Pour sauver le soldat Boeing, ce sont deux des plus prestigieux médias de la planète qui se sont lancés à l’assaut d’Ethiopian Airlines. Le New-York Times et le Washington Post, parleront de culture d’entreprise toxique, de menace sur le personnel, de choisir de confier les appareils à des pilotes ne justifiant pas du nombre d’heures de vols requis. Ils iront même jusqu’à évoquer le choix de l’éthiopien de ne pas équiper ses avions des alarmes notifiant une défaillance du système anti-décrochage (ces systèmes étaient proposés en option), donc de préférer ses marges bénéficiaires à la sécurité.

Ces accusations, venant de telles références de la presse, pourraient être prises pour argent comptant, si leur source n’était pas, pour certaines de ces accusations, des plaintes anonymes déposées auprès de l’IATA en 2015 par deux « pilotes de la compagnie ». Mais, fait étonnant, l’agence internationale les avait classées sans suite, un mois après les avoir reçues. La ficelle semble donc un peu grosse. Mais qu’importe, car l’essentiel est ailleurs. Le venin du soupçon a désormais été inoculé dans l’opinion publique.

Qui en effet pourra désormais dire qu’Ethiopian Airlines, compagnie créée en 1945, a planifié son développement de façon méthodique, et a été éloignée des ingérences politiques, même à l’époque de la dictature du DERG? Qui pour dire que la compagnie dispose de ses propres installations de formation depuis 1955? Qui encore pour parler des plans Vision 2010 et Vision 2025, ou même des 120 destinations qu’elle dessert à travers le monde grâce à plus de 90 vaisseaux, ou même des 62 appareils qu’elle a déjà commandés en plus?

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Car c’est bien-là le problème d’Ethiopian Airlines. Ce transporteur africain dérange, tant il est plus en phase avec les standards internationaux du secteur, plus qu’avec les réalités des petites compagnies aériennes du continent. En effet, ce n’est pas un coucou vieux de 30 ans qui s’est crashé, mais bien le nec plus ultra de la technologie américaine. Et les enquêtes tendent de plus en plus à indiquer la responsabilité de Boeing dans cet accident.

En France, c’est Cheikh Tidiane Camara, du cabinet de conseil Ectar qui s’interroge au micro de RFI : « Est-ce qu’on peut croître de cette façon exponentielle, en si peu de temps, sans que cela ait des conséquences ? Moi, j’avoue que je suis un peu bluffé par la croissance d’Ethiopian. En dix ans, elle a multiplié son trafic passager par sept ou par huit, en dix ans ! Aujourd’hui, son trafic passager doit tourner autour de 10 millions. Ça devait être autour de 2 millions il y a dix ans. Au-delà de la croissance propre d’Ethiopian Airlines, est-ce qu’Ethiopian Airlines a suffisamment de compétences, de ressources humaines pour gérer, pour animer, pour encadrer tout ça ? Ce sont des questions qu’on peut se poser. » Ne manque que le procès en sorcellerie pour justifier une croissance « bluffante ». Il n’y a pas à dire, dans un contexte où un géant du ciel comme Air France connait crises sur crises, une telle santé ne peut sentir que le fagot. Est-ce donc au bûcher qu’il conviendrait d’envoyer cette compagnie qui pourrait, d’après la question du journaliste français Christophe Boisbouvier, avoir eu « les yeux plus gros que le ventre »?

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Le ciel africain s’ouvre avec le lancement du Marché Unique Africain du Transport Aérien.

 

Mais au delà de la situation des responsabilités, il ne faut pas oublier un autre paramètre susceptible d’expliquer l’acharnement des uns et des autres. Le ciel africain sera désormais plus ouvert avec le lancement du Marché Unique Africain du Transport Aérien.

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Les compagnies internationales qui espèrent peut-être trouver sur le continent un marché vierge et un relais de croissance, pourraient en être pour leurs frais: la concurrence de compagnies continentales comme Ethiopian Airlines ou encore Royal Air Maroc, pourrait leur compliquer la vie. Néanmoins, penser que ce crash pourrait contribuer à les décrédibiliser est un très mauvais calcul. Car ces compagnies entendent bien renforcer leur emprise sur leurs terres. En témoigne le plan Vision 2025 d’Ethiopian Airlines qui lui fait viser 18 millions de passagers à cet horizon. 

Il faut cependant noter que tout n’est pas négatif dans cette affaire pour Ethiopian Airlines. En effet, toutes les compagnies ou les nations montantes ont eu à être en butte à l’hostilité de leurs rivaux établis. Ce procès, celui fait à tous les nouveaux riches, est la preuve que les acteurs internationaux de l’aviation sentent le vent du boulet. L’éthiopien pourra donc faire sien ce morceau de sagesse du français Victor Hugo: “Etre contesté, c’est être constaté”

Aaron AKINOCHO

Aaron Akinocho

Ndeye Khady Gueye

 

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