L’histoire de Fortuna FLNG ou comment le grand projet gazier de la Guinée Equatoriale s’est crashé

L’histoire de Fortuna FLNG ou comment le grand projet gazier de la Guinée Equatoriale s’est crashé

(Ecofin Hebdo) - LE PITCH : Le projet Fortuna FLNG était prévu pour devenir le premier en eaux profondes en Afrique. Il était d’une importance capitale pour Ophir Energy, la Guinée Equatoriale et la clientèle, notamment européenne. Pour Ophir, Fortuna était le meilleur moyen de participer à la satisfaction de la demande globale sans cesse croissante, d’améliorer ses revenus et de se présenter comme un acteur majeur de la chaîne de fourniture de GNL sur le marché. Pour la Guinée équatoriale, il devait constituer une importante source de revenus pour les caisses publiques, mais également un moyen d’ériger le pays en l’un des leaders africains de production de GNL. Pour le marché, Fortuna LNG était le bienvenu. La demande globale ne cesse de grimper et la volonté des Etats de consommer moins d’énergies polluantes entraîne un mouvement de fond du pétrole ou du charbon vers le gaz naturel.

 

Avril 2006 

C’est parti ! la Guinée équatoriale attribue le bloc R à Ophir Energy

En avril 2006, le gouvernement équato-guinéen attribue à Ophir Energy et la société publique locale du pétrole GEPetrol le contrôle du bloc R, sous la forme d’un contrat de partage de production. Selon l’accord signé entre les trois parties, la société britannique contrôlera 80% du périmètre ainsi que le statut d’opérateur, tandis que la société locale détiendra le reste des parts.

1Ophir Energy Block R

La société britannique contrôlera 80% du périmètre.

 

Le bloc R qui couvre une superficie de 2450 km², est situé dans le Delta du Niger, à environ 140 km au large des côtes de l'île de Bioko, à des profondeurs d'eau allant de 600 à 1950 m.

 

Novembre 2008 

Cascade de découvertes de gaz naturel sur le bloc

Dans un communiqué qui sera relayé et commenté pendant plusieurs jours dans le pays, Ophir et son partenaire annoncent la découverte d’un « important gisement » de gaz naturel sur le périmètre, « le premier d’une longue série », assurent-ils.

Selon le communiqué, le gisement est logé dans le puits Fortuna-1 à une profondeur d'eau de 1691 m. Le puits a été foré jusqu’à 3400 m et a permis de mettre au jour un réservoir de plus de 40 mètres de gaz.

Les premières analyses suggèrent un potentiel plus important dans les environs de la découverte. Quelques mois plus tard, Ophir et GEPetrol commandent une nouvelle étude 3D couvrant 1000 km² pour confirmer cette information. Les travaux permettent de mettre la main, en août 2012, sur le gisement Fortuna East-1 (R5) à une profondeur d'eau de 1853 m et à une profondeur totale de 3465 m. Le puits a entrecoupé une colonne de 55 m de long dans les sables du Miocène, dans la partie est du contrat de partage de production.

Un mois plus tard, le puits Fortuna West-1 (R6) est foré à une profondeur d'eau de 1758 m et à une profondeur totale de 3178 m. Cette fois, la colonne de gaz est longue de 60 m.

Entre septembre 2012 et novembre 2014, sept grandes découvertes de classe mondiale sont enregistrées sur place. Les partenaires envisagent de produire du gaz naturel liquéfié sur place.

Entre septembre 2012 et novembre 2014, sept grandes découvertes de classe mondiale sont enregistrées sur place. Les partenaires envisagent de produire du gaz naturel liquéfié sur place.

Les conditions fiscales pour le contrat de partage de production, ainsi que le cadre financier, sont rapidement convenus par les partenaires avec le ministère des Mines, de l'Industrie et de l'Energie. Au même moment, Ophir annonce que la décision finale d’investissement sur le projet devrait être prise en 2016 pour le début de la production en 2019.

2ophir equatorial guinea

L’explorarion est un succès. Les réserves de gaz sont gigantesques.

 

Le projet Fortuna LNG sera alors le premier projet de liquéfaction de gaz naturel en eaux profondes d’Afrique.

 

Décembre 2015 

Des acteurs du marché frappent déjà à la porte de l’offre équato-guinéenne

Six acquéreurs, actifs sur les marchés asiatique et européen du GNL, veulent s’approvisionner auprès d’Ophir. Des protocoles d’accord d’off-take sont signés entre ces entités et la compagnie britannique.  Ces accords sont conclus suivant différents plans tarifaires et portent sur un volume global supérieur aux 2,2 millions de tonnes de GNL que doit générer le projet sur une base annuelle. Une information qui montre l’intérêt des grands distributeurs de GNL pour le gaz équato-guinéen et qui prouve que le projet est viable.

3Nick Cooper

Tout va bien pour Nick Cooper, le CEO d’Ophir.

 

C’est aussi un pas de géant pour Ophir Energy dans le processus menant à l’arrivée d’un partenaire et à la prise, dans les meilleurs délais, d’une décision finale d’investissement. « Le projet Fortuna de GNL continue d’avancer suivant le calendrier prévu, vu la signature formelle aujourd’hui des protocoles d’accord pour les off-take sur le gaz avec un groupe principal d’acquéreurs de GNL », déclare Nick Cooper, CEO d’Ophir Energy, à la suite de la conclusion de l’accord.

Pour rappel, on estime à 3,4 Tcf les ressources brutes éventuelles et prospectives du bloc R qui doit accueillir le projet. Ophir prévoit de produire sur le bloc R, 330 millions pieds cubes standards par jour sur 30 ans.

 

Septembre 2016

Priorité au marché européen pour vendre le GNL de Fortuna 

Pour le gouvernement équato-guinéen, le marché européen est la meilleure destination pour vendre le produit. C’est ce qu’exprime Obiang Lima, le ministre équato-guinéen en charge de l’Energie.

Pour le gouvernement équato-guinéen, le marché européen est la meilleure destination pour vendre le produit.

Interrogé sur la raison de ce choix, alors que l’Asie est un marché tout aussi intéressant, le responsable dit ne pas vouloir positionner le GNL de Fortuna sur le marché asiatique, car la rivalité y est déjà trop forte. « Il existe déjà une panoplie d’offres sur ce marché », affirme-t-il. Cependant, il explique que le marché européen est caractérisé par une forte demande et des opportunités d’autant plus attrayantes que certains pays de l’Union européenne envisagent de tourner le dos aux approvisionnements russes.

4Gabriel Obiang Nguema Lima

Pour Obiang Lima, ce gaz doit être vendu aux Européens.

 

En outre, Obiang Lima révèle d’autres arguments étayant ce choix porté sur l’Europe : « Nous visons un coût de rentabilité de 6 à 7 $ par million de Btu alors qu’en Asie, le marché affiche actuellement 5,50 $ par million de Btu. »

 

Mai 2017 

Des institutions financières chinoises prêtes à financer le développement du projet Fortuna LNG (FLNG)

Le 9 mai 2017, Ophir Energy annonce qu’il devrait bientôt bénéficier d’un accompagnement financier de 1,2 milliard de dollars pour son projet de liquéfaction de gaz naturel au large des côtes équato-guinéennes. Ce montant a, selon un communiqué de l’entreprise, été négocié avec des institutions financières chinoises et devrait conduire « à la signature d’un accord en juin 2017 ».

5 yuan

Les capitaux chinois s’invitent dans ce grand projet.

 

Pour Nick Cooper, le choix des partenaires chinois est motivé par la réticence des Occidentaux. Une situation qui paraît paradoxale puisque les autorités équato-guinéennes ont émis le souhait d’écouler leur gaz naturel liquéfié en Europe où les prix sont plus intéressants, plutôt que sur les marchés asiatiques, notamment le Japon ou la Corée du Sud.

Pour Nick Cooper, le choix des partenaires chinois est motivé par la réticence des Occidentaux. Une situation qui paraît paradoxale puisque les autorités équato-guinéennes ont émis le souhait d’écouler leur gaz naturel liquéfié en Europe.

Les dépenses en capital pour le projet sont prévues pour être de 2 milliards de dollars. Le projet, quant à lui, devrait permettre la production de 2 à 2,5 millions de tonnes par an (Mtpa) pour une durée comprise entre 15 et 20 ans. Les réserves totales du bloc sont estimées à 3 Tcf. Les partenaires poursuivent les négociations pour parvenir à une décision finale d’investissement dans les meilleurs délais.

 

Août 2017 

Gunvor choisi comme off-taker exclusif de Fortuna FLNG

Deux mois après avoir présélectionné Shell, Gunvor et Vitol, pour racheter la production de la future usine, le gouvernement équato-guinéen et la coentreprise engagée dans le projet choisissent le trader suisse Gunvor pour racheter le GNL. Selon la partie gouvernementale, cette option marquera un changement significatif sur le marché, car « Gunvor détient une expertise avérée dans la détermination des niches et la livraison de pétrole et de gaz au plan global.»

Selon les termes de l’accord, Gunvor achètera la moitié de la production du site, soit 1,1 Mtpa de GNL, sur une période de 10 ans.

5gunvor

Le trader suisse Gunvor remporte le marché.

 

Selon la presse spécialisée, c’est aussi une façon pour le gouvernement de ne pas répéter les mêmes erreurs que par le passé. Il faut savoir que Malabo vend déjà 3,4 Mtpa de GNL à faible coût à BG (désormais Shell) qui le revend très cher sur des marchés fortement demandeurs comme celui de l’Asie. Ce contrat d’une durée de 17 ans s'étendra jusqu'en 2023.

Le gouvernement envisage de vendre la production restante aux pays de la sous-région qui ont exprimé une réelle demande, afin de participer à la résolution des problèmes liés à l’accès à l’énergie dans la région.

 

Septembre 2017 

Le Burkina Faso souhaite bénéficier du GNL de Fortuna

Le 17 septembre 2017, la Guinée équatoriale et le Burkina Faso signent un protocole d’accord de coopération dont l’objectif est d’aboutir, dans les trois années qui suivront, à la livraison de GNL équato-guinéen. Le document oblige les deux parties à négocier et à exécuter un contrat de vente et d'achat de GNL (SPA), ainsi qu’un accord d'utilisation de terminal (TUA) qui servira de base à leur première transaction de GNL.

Le gouvernement envisage de vendre la production restante aux pays de la sous-région qui ont exprimé une réelle demande, afin de participer à la résolution des problèmes liés à l’accès à l’énergie dans la région.

Les deux pays ont également prévu de travailler étroitement à la construction des infrastructures essentielles pour importer, stocker et transporter du GNL. Le Burkina Faso compte s’appuyer sur ce GNL pour produire de l’électricité afin de combler son déficit énergétique. « Nous sommes ravis de la signature d’un tel accord avec nos frères du Burkina Faso pour leur fournir des ressources énergétiques cruciales. Cette collaboration avec le Burkina Faso, fait partie de notre initiative Afrique GNL 2 qui mettra en exergue la coopération des pays africains dans le secteur de l’énergie. Elle permettra aussi de construire l'infrastructure nécessaire pour renforcer nos économies », déclare Gabriel Mbaga Obiang Lima, le ministre équato-guinéen de l’Energie.

 

Janvier 2018 

Les négociations pour le financement du projet n’avancent plus

Ophir a besoin de sécuriser des financements importants avant la prise de la décision finale d’investissement. Après le report en novembre 2017 de cette décision, Ophir et GEPetrol peinent toujours à lever des financements auprès des investisseurs chinois et il apparait clairement que le bouclage financier, reporté au premier trimestre de 2018, risque de manquer le rendez-vous. Si les partenaires donnent très peu d’informations sur la situation, le site spécialisé NGW révèle que les investisseurs chinois se sont retirés pour des motifs « non précisés ».

Le site spécialisé NGW révèle que les investisseurs chinois se sont retirés pour des motifs « non précisés ».

Dans une note à ses investisseurs, la société a simplement indiqué que les pourparlers « prennent plus de temps que prévu ». Certains analystes pensent que le retrait des investisseurs chinois se justifie, car « le projet est mal ficelé ».

 

Mars 2018

Fortuna FLNG reporte son entrée en service en 2022

Après un énième report de la date du bouclage financier de Fortuna FLNG, Ophir a déclaré qu’il reporte le début de la production sur le bloc R à 2022. « Nous travaillons actuellement à atteindre la première production de GNL en 2022 », a expliqué la société dans un communiqué, avant de préciser que « le trio de banques chinoises qui devrait fournir les 60% des 2 milliards de dollars nécessaires au bouclage financier du projet, s’est récemment désisté ».

6Nick Cooper après 

Lâché par les investisseurs chinois, Nick Cooper se trouve en difficulté.

 

Ophir a également affirmé que, parallèlement à la recherche de financements, elle investira dans l’exploration de ses surfaces récemment acquises au Mexique. Une annonce mal accueillie par le gouvernement équato-guinéen qui, dans les coulisses, avait à maintes reprises fait part de son mécontentement lorsque le closing financier était chaque fois reporté.

Malabo comptait sur les recettes du projet pour financer immédiatement de nouveaux projets de développement, mais aussi pour participer à la construction d’un hub énergétique régional à travers les livraisons de GNL.

 

Mai 2018

Malabo tape du poing sur la table

Quelques semaines plus tard, en mai, Gabriel Obiang Lima déclare que si Ophir ne prend pas sa décision finale d’investissement sur le projet Fortuna FLNG, avant fin 2018, le statut d’opérateur lui sera retiré. « En tant que ministère, nous soutenons Ophir et ses partenaires. Mais nous sommes conscients que la patience a ses limites. Cette année est définitivement la dernière. C'est à l'opérateur de décider des options. Mais cela doit être fait le plus tôt possible, car à la fin de ce délai, nous devons réfléchir à une alternative », a-t-il prévenu.

Gabriel Obiang Lima déclare que si Ophir ne prend pas sa décision finale d’investissement sur le projet Fortuna FLNG, avant fin 2018, le statut d’opérateur lui sera retiré.

Le coup de gueule du dirigeant a le mérite de clarifier les ambitions et les attentes du pays hôte concernant le projet. Etant donné que les financements ne sont pas au rendez-vous et qu’une date limite est désormais en vigueur, un premier partenaire du projet décide de se retirer.

7 Gabriel Obiang Lima

Gabriel Obiang Lima : « La patience a ses limites.»

 

La multinationale de services pétroliers Schlumberger se retire donc de la coentreprise OneLNG, fondée en 2016 avec Golar pour développer, aux côtés d’Ophir Energy, la première installation de liquéfaction en eaux profondes d’Afrique. Schlumberger explique ce retrait par les reports répétés dans la prise de la décision finale d’investissement du projet. Cette situation vient renforcer les doutes sur la réalisation du projet qui devrait être l’un des moteurs de la croissance équato-guinéenne, d’ici les cinq prochaines années.

 

Septembre 2018 

Dos au mur, Ophir Energy se dirige vers la sortie du projet

Ophir Energy réduit de 300 millions de dollars, la valeur comptable de son actif Fortuna LNG, suite à l’incertitude entourant le projet. Elle fait aussi savoir qu’elle recherche un acheteur ou un partenaire pour tout ou partie de ses actifs sur le projet de liquéfaction de gaz naturel. D’ailleurs, des négociations avec « des acteurs crédibles » seraient en cours pour sauver le projet. Par ailleurs, Ophir envisage de prioriser ses actifs asiatiques, son portefeuille étant désormais axé sur la production et les flux de trésorerie asiatiques. Ses bureaux seront installés sur ce continent, car elle compte désormais devenir une société d’exploration et de production stable et autofinancée axée sur l’Asie du Sud-Est.

 

Janvier 2019

Le projet de liquéfaction tombe à l’eau et le bloc retourne dans le portefeuille de l’Etat équato-guinéen. Retour à la case départ, avant 2006.

 

Avril 2019

Le bloc est rouvert au marché et Malabo garde espoir de développer, à partir de ses ressources, le premier projet de liquéfaction de gaz en eaux profondes d’Afrique.

 

Olivier de Souza

olivierdesouza 

Ndeye Khady Gueye

 

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