Patrick Pedersen, DG Afrique de Heetch: « Ça nous ennuie qu’on nous assimile aux taxi-motos. On est une application »

Patrick Pedersen, DG Afrique de Heetch: « Ça nous ennuie qu’on nous assimile aux taxi-motos. On est une application »

(Ecofin Hebdo) - En Côte d’Ivoire la start-up française Heetch, spécialisé dans les voitures de transport avec chauffeur (VTC), défraie l’actualité. Si son nouveau service de location de motos avec chauffeurs a été interdit par les autorités, l’entreprise n’entend pas moins continuer à s’étendre sur le continent africain dans lequel elle voit un futur relais de croissance. Entretien avec Patrick Pedersen en charge de l’Afrique chez Heetch.

 

Agence Ecofin: Quel est l’intérêt pour une compagnie comme Heetch qui est bien établie en Europe de s’installer en Afrique?

Patrick Pedersen: En fait, nous, nous sommes principalement l’Afrique francophone. Nous sommes une société française et nous avons beaucoup d’utilisateurs de notre application en France et en Belgique, qui roulent en tant que passagers avec l’application Heetch et qui sont originaires du continent africain, que ce soit l’Afrique du nord ou l’Afrique subsaharienne.

Par ailleurs, on n’a pas la barrière de la langue, c’est à dire qu’on a beaucoup de contacts en Afrique, que ce soit par Linkedin ou par WhatsApp. On parle la même langue et on partage certaines structures communes. Alors, Heetch n’est pas une entreprise africaine, loin de là, mais dès qu’il n’y a pas la barrière de la langue, c’est relativement aisé pour nous de prendre pied dans un pays et d’essayer de lancer un concept.

1Patrick P

Patrick Pedersen : « On s’est dit que c’était assez logique de se lancer sur l’Afrique francophone.»

 

La deuxième chose c’est que l’Afrique francophone est moins concurrentielle que l’Afrique anglophone aujourd’hui. Beaucoup d’entreprise de transports se sont déjà implantées en Afrique de l’ouest, en revanche, il n’y a pas d’application aujourd’hui qui se soit lancée au Cameroun, au Sénégal. La Côte d’Ivoire, il y a un acteur russe qui s’est lancé il y a quelques temps, mais c’est relativement récent. Donc on s’est dit que entre le site culturel et le fait qu’il y ait des marchés avec des besoins énormes, des infrastructures de transports qui sont insuffisants par rapport aux besoins des populations, dans des pays qui ont quand même des taux de croissance à rendre jaloux tous les pays d’Europe, on s’est dit que c’était assez logique de se lancer sur l’Afrique francophone.

 

AE: Sur un marché comme la Côte d’Ivoire par exemple vous avez décidé d’innover avec un service de taxi-motos. Pourquoi cette option?

PP: Il faut savoir qu’au Maroc, on a lancé des taxis. En Algérie on est en train de se lancer avec des particuliers qui conduisent des voitures, puisque c’est légal. Au Cameroun, on est en train de se lancer avec des voitures et des taxi-motos.

2campagne1

« En France, Heetch a mis en scène ses tensions avec les autorités »

 

A Abidjan, quand on est allé regarder le marché, on s’est aperçu que, par rapport au niveau de congestion de la ville, et par rapport aux moyens qu’avaient les gens, les taxis-motos semblaient être une réponse intéressante aux besoins de mobilité de la population. Le problème des taxi-motos de façon générale en Afrique, c’est la sécurité. Ce sont des moyens de transports qui sont dangereux et nous, nous n’avons pas fait le choix de nous lancer avec des taxi-motos. Nous avons fait le choix de nous lancer sur de la location de motos avec chauffeurs.  Et je ne joue pas avec les mots.

« Ce sont des moyens de transports qui sont dangereux et nous, nous n’avons pas fait le choix de nous lancer avec des taxi-motos. Nous avons fait le choix de nous lancer sur de la location de motos avec chauffeurs.  Et je ne joue pas avec les mots. »

Vous ne pourrez opter pour une moto avec chauffeur qu’uniquement à travers l’application. Donc, il n’y a pas les phénomènes de maraude. Donc pas de gens qui tournent et qui encombrent la rue. Deuxième chose: on limite à un passager par véhicule. 3ème chose: on impose le casque pour le chauffeur et pour le passager. On impose tous les papiers: permis de conduire, carte grise, assurance. Et on fait également passer aux chauffeurs un examen théorique et un autre, pratique. Puis on valide l’Etat de la moto. Les pneus, les freins, les amortisseurs, tous les éléments de sécurité.

Aujourd’hui on recale 95 %  des chauffeurs qui se présentent. Ça n’a rien à voir avec ce qui se fait habituellement.

« Aujourd’hui on recale 95 %  des chauffeurs qui se présentent. Ça n’a rien à voir avec ce qui se fait habituellement. »

C’est pour ça qu’on dit qu’il faut faire le distinguo entre un taxi-moto et de la location de moto avec chauffeur. Nous, ça nous ennuie qu’on nous assimile aux taxi-motos. On est une application, on est dans la sécurité, on fait une sélection des motos, on forme les chauffeurs, on les suit. Il y a la traçabilité des chauffeurs, donc vous savez que le chauffeur qui vient vous chercher, celui que vous avez commandé, n’est pas un voyou. On trace aussi les passagers pour protéger les chauffeurs avec une application assez différente de ce qui peut exister aujourd’hui en Afrique de l’Ouest.

 

AE: Mais cette expérience ne se déroule pas sans difficultés. Vous vous êtes heurtés à une interdiction de la part des autorités. Comment en est-on arrivé là?

PP: Ce qui me gêne aujourd’hui c’est qu’on a arrêté notre service à Abidjan. Nous l’avons fait parce que le 2 mai dernier, le ministre a dit qu’il souhaitait arrêter les taxi-motos. Nous on est plutôt d’accord sur le fait que ce sont des solutions informelles et ces solutions sont dangereuses, et donc il faut les interdire. Maintenant, s’il y a des solutions informelles qui sont développées à Abidjan, c’est qu’il y a des besoins forts de mobilité.

3appli voiture

« En Algérie on est en train de se lancer avec des particuliers qui conduisent des voitures, puisque c’est légal. »

 

Nous souhaitons discuter avec le gouvernement pour regarder dans quel cadre on pourrait envisager la légalisation d’un service comme le nôtre. Mais ce n’est pas encore fait. Nous n’avons pas encore réussi à discuter avec les autorités, et quand je vois un peu tout ce qu’il y a sur les réseaux sociaux en Afrique disant qu’on a fait un deal avec le gouvernement, qu’on obtient des passe-droits et autres, j’ai envie de répondre: « j’aimerais bien. Mais ce n’est pas le cas du tout ».

« Quand je vois un peu tout ce qu’il y a sur les réseaux sociaux en Afrique disant qu’on a fait un deal avec le gouvernement, qu’on obtient des passe-droits et autres, j’ai envie de répondre: « j’aimerais bien. Mais ce n’est pas le cas du tout ».

Aujourd’hui nous avons arrêté nos opérations jusqu’à ce que nous soyons capables d’avoir une discussion claire avec les autorités sur « quel cadre serait adapté pour pouvoir évoquer la mobilité moto en toute sécurité à Abidjan ». Je vois actuellement ce qui passe dans la presse. Beaucoup de gens disent m’avoir parlé, disent avoir eu une interview avec moi. Je suis un peu étonné. Il y a eu un, et tous les autres, je ne leur ai jamais parlé.

 

AE: Quel solution de sortie de crise entrevoyez-vous pour régler ce différend?

PP: On n’a pas réellement discuté avec les autorités. Pour le moment, on essaie d’obtenir des rendez-vous pour pouvoir discuter, et présenter notre service. On ne demande pas de passe-droits, et on n’a pas discuté avec ces autorités dans la mesure où on n’opère pas. Nous ne sommes pas des voyous, on n’est pas des pirates. Si aujourd’hui j’opérais et que j’avais des taxi-motos qui passaient alors que le ministre a dit qu’il ne fallait pas le faire, effectivement j’aurais un différend avec eux. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui, donc je n’ai pas de différend avec eux. Maintenant, c’est clair qu’on essaie de rentrer en relation avec eux, pour pouvoir discuter et présenter nos arguments. Nous on considère que le service de location de motos avec chauffeur est radicalement différent des taxi-motos traditionnels.

 

AE: Pourquoi ne pas avoir proposé ce service de location de motos avec chauffeurs dans un pays où cette tradition existe plus ou moins, plutôt que sur un marché entièrement neuf?

PP: Alors, on est en train de le faire au Cameroun, en collaboration avec les autorités. Maintenant, très honnêtement, le service aujourd’hui tel qu’il existe à Abidjan, lorsque nous y avions développé l’entreprise, il n’était marqué nulle part que c’était interdit.

« Maintenant, très honnêtement, le service aujourd’hui tel qu’il existe à Abidjan, lorsque nous y avions développé l’entreprise, il n’était marqué nulle part que c’était interdit. »

C’est récent. Nous on est arrivés à Abidjan avant l’intervention du ministre. On s’est immédiatement mis en conformité. Ensuite, il y a deux façons de voir les choses. Ou vous n’allez que dans des endroits où les marchés existent et là, vous n’apportez pas beaucoup d’innovations, ou, et nous c’est notre volonté, on se dit : “Est-ce qu’on n’est pas capables d’apporter un nouveau service dans un pays qui, a priori, en a besoin et sur lequel on peut apporter de la valeur ajoutée.?” et je pense que ce n’est pas parce que ça n’existe pas qu’il ne faut pas essayer de le lancer. Évidemment ça ne se lance pas à l’encontre des autorités, ça doit se faire en travaillant avec les autorités parce que, encore une fois, ce serait un peu insultant, en tant qu’entreprise française, d’arriver à Abidjan et de donner des leçons.

« Ce serait un peu insultant, en tant qu’entreprise française, d’arriver à Abidjan et de donner des leçons. » 

Ce n’est pas du tout l’idée.  L’idée ce serait plutôt de travailler ensemble pour développer le concept.

4Heetch camapgne

« C’est parfois intéressant de sortir des sentiers battus. »

 

Mais je pense que si vous voulez réellement être capables de dispruter un marché, d’apporter de l’innovation, c’est parfois intéressant de sortir des sentiers battus.

 

AE: On voit arriver en Afrique de plus en plus de start-up dédiées aux problématiques de la mobilité. Comment expliquez-vous ce phénomène?

PP: Il y a deux niveaux de réponses à votre question. La première c’est que si vous prenez tous les continents dans le monde, et que vous prenez la pyramide de Maslow, je pense qu’en Afrique, le transport est même au dessus du coût en nourriture ou en logement. Sur le continent africain, les gens dépensent une fortune pour se déplacer. Et ceci parce que le coût de la vie en centre-ville est assez important. Du coup les gens sont obligés d’aller vivre relativement loin et les infrastructures de transports en commun ne sont pas assez développés. Résultat des courses, ils sont obligés d’utiliser des moyens de transports existant pour se rendre sur leurs lieux de travail et en revenir. Et ça leur coûte très cher. Deuxième chose, cette absence d’infrastructures fait que le continent africain est celui qui, aujourd’hui, a le plus besoin de solutions d’applications de transports. Parce que l’infrastructure lourde coûte une fortune. Il faut créer un métro, ou un tramway ou des lignes de train et miser sur le transport de demain. Et nous on pense que le transport de demain, c’est l’une des réponses que l’Afrique doit mettre en oeuvre pour régler cette problématique des transports. Nous, on ne prétend absolument pas remplacer le transport de masse, mais on pense qu’on peut être complémentaire à ce type de transport. Et on pense qu’on peut permettre aux gens, d’aller, prenons l’exemple d’Abidjan, d’aller prendre la navette lagunaire, d’être emmené en moto pour la prendre, et lorsqu’on est arrivé, de l’autre côté, disons au Plateau où les gens travaillent, de reprendre une moto pour se rendre à son travail. L’idée n’est pas de remplacer les navettes lagunaires, l’idée n’est pas de remplacer les bus de la SOTRAC. L’idée, c’est quelque part de faire les premiers et les derniers kilomètres entre les transports de masse. 

« L’idée n’est pas de remplacer les navettes lagunaires, l’idée n’est pas de remplacer les bus de la SOTRAC. L’idée, c’est quelque part de faire les premiers et les derniers kilomètres entre les transports de masse. »

Et le gros avantage, c’est d’utiliser des véhicules existants. Ça ne coûte rien à la collectivité. Ça ne coute rien à l’Etat. C’est pour ça qu’on pense que l’Afrique est un marché énorme. Parce que ce sont des pays, qui ont de forts besoins et qui ont déjà énormément de véhicules particuliers qui peuvent servir de transports pour amener les gens d’un point A à un point B. Et la technologie permet de rendre ces véhicules, “intelligents” en rapprochant l’offre de la demande. Et c’est pour ça que vous avez de plus en plus d’entreprises qui vont arriver sur le continent africain.

 

AE: Les entreprises occidentales fantasment de plus en plus aujourd’hui sur l’Afrique. De votre expérience, quels conseils pouvez-vous leur prodiguer pour la réussite de leur implantation sur ce marché?

PP: La première chose c’est que nous, en règle générale, on essaie de travailler avec un partenaire local. Je pense que travailler avec un entrepreneur du pays, qui le connaît et qui peut vous ouvrir les portes, c’est déjà une bonne condition de succès. On a un partenaire en Algérie, on a un partenaire au Maroc, on cherche un partenaire en Côte d’Ivoire et on a un partenaire au Cameroun.

On a un partenaire en Algérie, on a un partenaire au Maroc, on cherche un partenaire en Côte d’Ivoire et on a un partenaire au Cameroun.

Je suis en train de regarder sur d’autres pays, mais à chaque fois, on souhaite passer par un partenaire local. Et ce partenaire, il nous apporte sa connaissance de la culture, du pays et des gens. Ça je pense, c’est la première clé. Le seconde clé, c’est d’éviter de faire un copier-coller d’un service qui tourne en Europe. Ça ne va pas fonctionner de la même façon. Il faut adapter ce service aux normes locales et puis, bien évidemment, il faut recruter une équipe locale. Il faut recruter des Ivoiriens en Côte d’Ivoire et des Camerounais au Cameroun. Si vous mettez des Français, ça ne fonctionnera pas.

 

AE: Quelles sont les difficultés qu’on rencontre quand on tente cette expérience africaine?

PP: Je dirai que le seul point qu’on doit aujourd’hui travailler, c’est la question de la régulation, donc la question de la loi. Sur les taxi-motos, par exemple, à Abidjan. Quand on est arrivés, on nous a dit, les taxi-motos n’existent pas à Abidjan, on ne nous avait pas dit: « les taxi-motos, sont interdits à Abidjan ».  Donc aujourd’hui c’est un point qu’on doit régler avec les autorités, ou qu’on ne réglera pas, parce que peut-être qu’on n’y arrivera pas. Mais en fait, c’est le seul pays où on rencontre aujourd’hui ce problème là, parce que dans les autres pays, notre offre est plutôt bien perçue par les autorités.

 

AE: L’une des critiques récurrente est la faiblesse de la main-d’oeuvre. Parvenez-vous à votre niveau à tirer votre épingle du jeu?

PP: Franchement, oui. Mais la première chose qui explique peut-être ça, c’est que nous, on ne s’implante que dans les grandes villes. A Alger, à Casablanca, à Abidjan ou à Douala ou Yaoundé. Donc, il y a des gens qui sont formés localement dans ces villes et là, honnêtement je n’ai pas de difficultés à recruter. On trouve des locaux d’un très bon niveau de compétences.

5Heetch paris

« On souhaite se lancer sur trois autres pays d’ici la fin de l’année. »

 

Ensuite quand vous voulez prendre localement des gens qui ont un très bon niveau de compétence, vous les payez au niveau de leurs compétences. Quand vous prenez des gens que vous sous-payez, comme dans tous les pays, vous n’aurez pas des compétences. Nous, d’un point de vue recrutement, on met en Afrique les mêmes exigences qu’on met en Europe.  Il n’y aucune raison de considérer que parce qu’on est en Afrique, on doit baisser notre niveau d’exigence et pour le moment on n’a pas eu à le faire et on est ravis des collaborateurs qu’on a recruté. Ça se passe très bien. 

 

AE: Que diriez-vous aux entreprises qui éprouvent encore une certaine frilosité à se lancer en Afrique?

PP: Je ne connais pas toutes les entreprises. Moi, ça fait longtemps que je travaille en Afrique. J’ai toujours aimé travailler sur ce continent, j’ai toujours apprécié de rencontrer des gens dans ces pays et je n’ai jamais été frileux. Je pense aujourd’hui que l’Afrique, c’est l’Asie il y a trente ans. C’est là que tout va se passer et c’est là qu’il faut être.

« Je pense aujourd’hui que l’Afrique, c’est l’Asie il y a trente ans. C’est là que tout va se passer et c’est là qu’il faut être. »

Si derrière, vous avez peur d’aller sur ce continent, ce n’est pas grave. Vous restez en Europe, avec des croissances à 1%. C’est peut-être moins dépaysant mais ça fait moins de croissance.

 

AE: Quels sont vos projets de développement?

PP: On est en train de lancer l’Algérie. On lance le Cameroun cet été. On essaie de  lancer Abidjan dès qu’on aura pu avoir une vision plus claire de la situation réglementaire. Et ensuite on souhaite se lancer sur trois autres pays d’ici la fin de l’année, ils sont en cours d’évaluation.

Propos recueillis par Aaron Akinocho

Aaron Akinocho

Ndeye Khady Gueye

 

Les secteurs de l'Agence

● GESTION PUBLIQUE

● Finance

● Agro

● ELECTRICITE

● Mines

● Hydrocarbures

● TIC & Télécom

● Comm

Enveloppe Recevez chaque jour la lettre
Ecofin Hebdo