Thierry Tanoh : le prix de la cohérence en politique

(Ecofin Hebdo) - Le gouvernement ivoirien vient de démettre de ses fonctions un homme qui a prouvé qu’il savait tirer parti d’un départ. Avec Ecobank, la situation avait connu un épilogue à 12 millions de dollars en faveur de Thierry Tanoh. Cette fois, l’éviction du désormais ex ministre ivoirien du pétrole, dans un contexte politique particulier, pourrait bien se régler dans les urnes.

Le 10 décembre dernier, en Côte d’Ivoire, le gouvernement ivoirien a annoncé, dans un bref communiqué, le limogeage de Thierry Tanoh, jusque-là ministre du pétrole, de l’énergie et des énergies renouvelables. Alors que le premier ministre ivoirien évoque une décision purement technique, tous les indices laissent à penser que cette décision est liée aux obédiences politiques de celui qui gérait le département de l’énergie. De son côté, après l’annonce de la décision, Thierry Tanoh a remercié le gouvernement pour le travail qu’ils ont accompli ensemble. Cela a suffi pour beaucoup d’Ivoiriens à voir en l’homme un futur présidentiable qui soigne déjà sa communication. 

Dessine-moi un technicien

Thierry Tanoh est depuis plusieurs années l’un des principaux représentants de la nouvelle intelligentsia africaine. Pour la majorité de ses contemporains, en Côte d’Ivoire et sur tout le continent africain, il est l’image même du brillant technocrate des années 2000. Il faut dire que son parcours ne laisse pas indifférent.

Né en 1962, d’une mère française et d’un père ivoirien, l’ancien ministre du pétrole a toujours été excellent dans ses études. Grand bien lui en a pris. Après un baccalauréat scientifique obtenu à Yamoussoukro, il réussit le très sélectif concours d'entrée à l'école supérieure de commerce d’Abidjan (ESCA). Il y obtient son diplôme en 1985, avant de s’expatrier en France, où il travaille pour le célèbre cabinet d’audit Cooper & Lybrand, aujourd’hui PwC. Parallèlement, il étudie pour devenir expert-comptable. Une fois son diplôme obtenu, il rentre en Côte d'Ivoire où il rejoint, en tant que consultant, en 1991, la direction des études et contrôle des grands travaux.

 Thierry Tano5

L’un des représentants de la nouvelle intelligentsia africaine. 

L’année suivante, Thierry Tanoh postule pour entrer à Harvard. Impressionné par sa lettre d’admission, le consul des États-Unis à Abidjan lui propose de bénéficier de l’une des plus prestigieuses bourses d’études disponibles : le Programme Fulbright. Ce dernier exige que le bénéficiaire de la bourse quitte les États-Unis, aussitôt après avoir obtenu son diplôme, en principe pour retourner dans son pays et lui faire bénéficier de ses acquis.

Ainsi en 1992, Thierry Tanoh part pour Harvard. À la fin de ses études, en 1995, le franco-ivoirien ne rentre pas à Abidjan. Il obtient un poste à la société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale, à la faveur du programme Young Professionals de l’institution de Bretton Woods. Il devient, en 2006, le directeur Afrique de l’institution avant d’être nommé, en 2008, vice-président Afrique subsaharienne, Amérique latine et Europe de l’Ouest de l’institution.

Il y travaille jusqu'en fin d’année 2011, en recevant parallèlement une formation de chargé d’investissements, durant laquelle il se spécialise dans les secteurs chimique et pétrochimique, où il fait connaissance avec l’univers du pétrole. Mais avant de rejoindre le ministère ivoirien du pétrole et de l’énergie, Thierry Tanoh va connaître un intermède mouvementé à Ecobank.

L’homme qu’il ne fallait pas virer

Le 23 décembre 2011, Thierry Tanoh est nommé à la tête d’Ecobank Transnational Incorporated (ETI), en remplacement du nigérian Arnold Ekpé. Il débute à son poste de directeur général au Togo en juillet 2012. Mais les choses se compliquent assez vite pour le franco-ivoirien. Seulement quelques mois après son arrivée, un audit de Ernst & Young étrille de la direction précédente ainsi que des cadres encore en place qui, selon le rapport, auraient commis une série d’irrégularités. En interne, Thierry Tanoh est alors accusé par son équipe de direction de s’être octroyé irrégulièrement un bonus. Le ton monte. L’ambiance devient délétère. Pour mettre fin à cette crise de gouvernance qui plombe le groupe bancaire, le Conseil d’aministration finira par démettre le nouveau DG de ses fonctions en 2014.

 Tanoh Ecobank

Le ton monte. L’ambiance devient délétère. 

Daniel Matjila, CEO de la Public Investment Corporation, qui gère le plus gros fonds de pension africain, actionnaire de la banque, dénonce « l’incompétence », les « manipulations politiques » et « l’immaturité » de Thierry Tanoh dans un document confidentiel que les médias finiront par obtenir.

S’en suivra une longue bataille judiciaire où il est question, dans un premier temps, des indemnités de l’Ivoirien, puis d’une action intentée par Thierry Tanoh pour « diffamation, atteinte à la réputation, à la crédibilité et à l’honneur ».

Finalement, après de nombreuses défaites judiciaires pour Ecobank, les deux parties vont trouver un accord en application duquel Thierry Tanoh reçoit 12 millions de dollars d’indemnités et obtient le quitus pour sa gestion du groupe bancaire. L’Ivoirien, qui s’est plutôt bien remis de cette crise, sera ensuite nommé Secrétaire adjoint de la Présidence de la République de Côte d'Ivoire, avant de devenir, le 11 janvier 2017, ministre de l’énergie.

Il retrouve alors un secteur qu’il avait déjà côtoyé durant sa formation de chargé d’investissement. Son objectif principal est de doper la production pétrolière ivoirienne et de rendre le secteur plus rentable. Mais là encore, quelques mois plus tard, il est démis de ses fonctions pour des raisons « purement technique ».

Amadou Gon Coulibaly, le premier ministre ivoirien, aurait reproché, à plusieurs reprises à Thierry Tanoh, un tâtonnement sur plusieurs dossiers de son ministère. En effet, le gouvernement ne supportait plus le retard dans la mise en œuvre de plusieurs projets, notamment celui concernant l’installation du terminal de regazéification et de stockage de gaz naturel liquéfié du port d’Abidjan. Par ailleurs, les bonus (2 millions de dollars par bloc) négociés par l’ancien ministre dans les 17 contrats de partage de production signés avec les compagnies pétrolières, sont jugés très bas.

Malgré tout, le contexte politique ivoirien suscite quelques doutes sur le lien de causalité entre ces paramètres et le limogeage de Thierry Tanoh. 

Un limogeage politique ?

Il faut savoir que depuis quelques semaines, Henry Konan Bédié, le président du parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), formation politique de Thierry Tanoh, s’est éloigné du rassemblement des Houphouetistes pour la démocratie et la paix (RHDP), une alliance de partis proposée par le président Alassane Ouattara. Pressé depuis plusieurs semaines, selon plusieurs médias locaux, de choisir entre les deux hommes, Thierry Tanoh aurait même envisagé de démissionner. Proche d’Henry Konan Bédié, l’ancien ministre du pétrole a même participé, en novembre, à une campagne de recrutement de nouveaux adhérents au PDCI.

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Certains Ivoiriens scénarisent déjà le film de la revanche. 

Envers et contre tout, et en dépit les sollicitations du chef de l’Etat, il semble rester fidèle à Henry Konan Bédié. Ce qui aurait provoqué son éviction du gouvernement. Suite à ce limogeage, certains Ivoiriens scénarisent déjà le film de la revanche de l’homme dont le licenciement a coûté cher à Ecobank.

Beaucoup le voient viser, et pour les plus optimistes remporter, les élections présidentielles de 2020. Mais ça, c’est encore loin…

Servan Ahougnon

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