Akinwumi Adesina : « C’est l’Afrique qui devrait nourrir le monde, pas l’inverse »

(Ecofin Hebdo) - Il fait partie de ceux qui pensent que l’Afrique a le potentiel agricole pour nourrir la planète entière. Mais contrairement à de nombreux rêveurs et autres afropositifs, Akinwumi Adesina ne fait pas juste sourire quand il tient de tels propos. Cela, l’actuel président de la Banque Africaine de Développement (BAD), le doit à une réputation d’efficacité hors norme, bâtie sur la qualité de son parcours et de ses résultats, partout où il est passé.

Le 16 octobre 2017, dans l’Iowa aux Etats-Unis, Akinwumi Adesina anime la conférence Norman Borlaug dont le thème est : « Parier sur l’Afrique pour nourrir la planète ». Qui mieux que le Nigérian pouvait animer une telle conférence. Non seulement, le président de la BAD a remporté, quelques semaines plus tôt, le Prix mondial pour l’alimentation 2017, mais aussi parce que l’homme est l’un des plus fervents défenseurs du potentiel agricole africain. Et si on l’écoute, c’est parce qu’Akinwumi Adesina est un modèle d’excellence qui a jusque-là réussi, partout où il est passé.

 

Un modèle d’excellence africaine

Sourire franc, alliance toujours visible et nœud papillon vissé au col, Akinwumi Adesina donne envie qu’on lui fasse confiance. Et ce n’est pas son parcours qui viendra entraver cet élan.

« Je voulais qu’ils sachent que l’on pouvait être cool et agriculteur, que l’on pouvait, comme on le dit en Côte d’Ivoire, être « choco » et agriculteur »

Pourtant, son affection pour le nœud papillon n’a rien à voir avec un quelconque désir d’inspirer confiance. « Très tôt dans ma carrière, je me suis rendu compte qu’il était essentiel de changer l’image qu’avaient les gens, et surtout les jeunes, de l’agriculture. Je voulais qu’ils sachent que l’on pouvait être cool et agriculteur, que l’on pouvait, comme on le dit en Côte d’Ivoire, être « choco » et agriculteur », confie-t-il dans une interview. Pour le président de la BAD, l’agriculture est primordiale. Ce lien avec la terre remonte peut-être à son enfance. Akinwumi Adesina est, en effet, né, le 6 février 1960, dans une famille d’agriculteurs d’Ogun, au sud-ouest du Nigeria.

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« Je me suis rendu compte qu’il était essentiel de changer l’image qu’avaient les gens,
et surtout les jeunes, de l’agriculture. »

Malgré leurs revenus très bas, les parents du jeune garçon se battent pour lui assurer une éducation décente. Après de brillantes études secondaires, il décide de se tourner vers l’économie agricole à l’Université d’Ife, au Nigéria. Il y décroche, après 3 ans, une licence avec mention très bien. Il part ensuite poursuivre ses études en économie agricoles au Etats-Unis, à l’Université de Purdue, où il obtient un doctorat et une bourse postdoctorale récompensant son excellence. Peu de temps après l’obtention de son diplôme, Akinwumi Adesina, dont la réputation de travailleur acharné est vantée par tous ceux qui l’ont croisé, est repéré par la Fondation Rockefeller. Il va y débuter sa carrière professionnelle en tant qu’économiste. Mais bientôt, l’appel de la terre le ramènera à l’agriculture. Il quitte la Fondation Rockefeller, en 1990, pour le groupe de travail sur l'économie du riz d'Afrique de l'Ouest de la West Africa Rice Development Association (WARDA). De 1990 à 1995, il cumule les fonctions d’économiste principal du groupe de travail de la WARDA, ainsi que celles d’économiste principal assistant de l'Institut international de recherche sur les cultures des zones tropicales (IITA). En 1995, il devient économiste principal et coordinateur des sciences sociales pour l'IITA. Il quitte cette institution en 1998 pour retourner à la Fondation Rockefeller.

De 2008 à 2010, il occupe le poste de président de l’Association africaine des économistes de l’agriculture. C’est à ce moment qu’il sera repéré par le président nigérian.

Il y occupera des positions importantes telles que Directeur de la sécurité alimentaire ou Directeur du bureau régional d'Afrique du Sud. A ce poste, il est à l’origine de la mise en place de nombreuses méthodes innovatrices ayant permis d’améliorer les résultats agricoles des fermiers africains. De 2008 à 2010, il occupe le poste de président de l’Association africaine des économistes de l’agriculture. C’est à ce moment qu’il sera repéré par le président nigérian.

 

Du gouvernement nigérian à la BAD

En 2011, le président nigérian, Goodluck Jonathan, nomme Akinwumi Adesina ministre de l’Agriculture. De nouveau directement en contact avec la terre, sa terre, l’économiste va mettre en place une série de réformes. Leur impact sur le secteur agricole sera important. En quatre ans, la production agricole nigériane augmente de 21 millions de tonnes, pendant que les importations de denrées alimentaires baissent d’un tiers.

En quatre ans, la production agricole nigériane augmente de 21 millions de tonnes, pendant que les importations de denrées alimentaires baissent d’un tiers.

En plus, de 2011 à 2015, plus de 3 millions d'emplois sont créés dans le secteur agricole. « Si le Nigeria a pu résister hier à la chute du naira et aujourd’hui à celle des cours des hydrocarbures, c’est en grande partie grâce à l’agriculture », se réjouira Akinwumi Adesina. Le ministre sera notamment désigné Africain de l’année, par le magazine Forbes en 2013, puis personnalité masculine de l’année par la Foundation for Transparency and Accountability, en 2014.

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Le ministre sera notamment désigné Africain de l’année, par le magazine Forbes en
2013.

A cette époque, Donald Kaberuka, président de la BAD, achève son second mandat. L’institution se met en quête d’un successeur pour le Rwandais. Akinwumi Adesina est convaincu qu’il est la personne idéale pour le poste. Il va alors présenter son projet aux 80 actionnaires de l’institution, qui comprennent 54 États africains. Ceux-ci adoubent, en majorité, la candidature du Nigérian, mais ce dernier doit encore convaincre les 26 actionnaires non-régionaux qui soutiennent la candidature de la ministre cap-verdienne des Finances, Cristina Duarte. Six tours de scrutin plus tard, Akinwumi Adesina s’impose avec 58,10% des suffrages.

 

Un bilan jusque-là élogieux à la tête de la BAD

A sa prise de fonction, le Nigérian fait de la lutte contre la corruption, le renforcement des économies rurales, la promotion du secteur privé, la création d’emplois pour les jeunes et le repositionnement de l’agriculture, ses principaux chevaux de bataille. Deux ans plus tard, son bilan est élogieux. « Le bénéfice net de la BAD continue de progresser. Nous sommes passés de 492,7 millions de dollars, à ma prise de service en 2015 à 556,6 millions de dollars en 2016 puis à 855 millions de dollars en 2017, soit une progression de plus de 54% par rapport à 2016. Et ça représente également une progression de 73% par rapport à notre niveau de 2015. Notre avenir semble radieux », se réjouit-il en 2017.

Cette année-là, la BAD a réalisé ses plus gros déboursements de capitaux sur une année, en injectant 7,76 milliards de dollars dans l’économie africaine, tout en gardant sa note « triple A » auprès de toutes les grandes agences de notations.

Cette année-là, la BAD a réalisé ses plus gros déboursements de capitaux sur une année, en injectant 7,76 milliards de dollars dans l’économie africaine, tout en gardant sa note « triple A » auprès de toutes les grandes agences de notations.

Plus important encore, l’impact de la BAD se ressent directement sur le quotidien des Africains. Grâce à l’institution, 4,4 millions de personnes ont pu avoir accès à l’électricité en 2017, 8,5 millions ont pu bénéficier de meilleures technologies agricoles, 14 millions d’autres heureux ont vu leur mode de transports s’améliorer et 8,3 millions de personnes ont pu avoir accès à l’eau potable et à des installations sanitaires.

 

L’objectif : atteindre l’autosuffisance alimentaire africaine

L’autosuffisance alimentaire de l’Afrique est sans doute le combat le plus important pour Akinwumi Adesina. L’une des cinq priorités de son programme à la BAD est d’ailleurs de rendre le continent autosuffisant alimentairement avant 2025.

« Aujourd’hui, l’Afrique consacre 35 milliards de dollars à l’importation d’aliments. Et si on ne fait rien, d’ici à 2025, ce chiffre fera plus que tripler.»

Pourtant, le chemin est encore long. « Aujourd’hui, l’Afrique consacre 35 milliards de dollars à l’importation d’aliments. Et si on ne fait rien, d’ici à 2025, ce chiffre fera plus que tripler », reconnait le président de la BAD. Néanmoins, il y a de l’espoir. « En réalité, l’Afrique n’a pas besoin de ces importations alimentaires, elle a tellement de potentialités agricoles, de terres disponibles. Elle détient 65 % des terres arables non exploitées du monde », rappelle Akinwumi Adesina.

Le Nigérian est convaincu que sa quête est totalement réaliste et d’ailleurs, pour lui, « C’est l’Afrique qui devrait nourrir le monde, pas l’inverse ».

Servan Ahougnon

servan ahougnon

 

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